La détérioration rapide de la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo, avec l’expansion territoriale du M23 et l’activisme croissant d’autres groupes armés, a bouleversé les chaînes financières et logistiques. Cette rupture a engendré une crise de liquidité inédite, entraînant la fermeture de plusieurs banques dans les zones sous contrôle rebelle.
Dans ces territoires, les ménages comme les ONG se retrouvent privés d’accès aux transferts monétaires classiques et au cash. Les organisations humanitaires, longtemps dépendantes de partenaires bancaires pour les distributions, doivent désormais diversifier leurs prestataires financiers en privilégiant ceux capables de mobiliser des fonds localement.
Le transfert d’argent reste pourtant une modalité privilégiée pour répondre aux besoins urgents dans un contexte de déplacements massifs. Face aux limites du cash physique, le recours à la monnaie électronique s’impose de plus en plus comme une solution à explorer.
Une croissance fulgurante du marché congolais
Malgré les contraintes, le marché du mobile money en RDC affiche une dynamique exceptionnelle. Au quatrième trimestre 2024, il a atteint 29 millions d’utilisateurs actifs, soit un taux de pénétration de 30,5 % de la population nationale. Par rapport au trimestre précédent, cette hausse représente une progression de 14,29 %, confirmant son rôle moteur dans l’inclusion financière.
La domination du secteur reste concentrée entre quatre opérateurs : Vodacom et son service M-Pesa détiennent 51 % des abonnements, Airtel suit avec 31 %, puis Orange avec 17 % et Africell, via Afrimoney, occupe moins de 1 %.
Dans l’est du pays, la pénétration est particulièrement visible. Le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et l’Ituri regroupent à eux seuls plus de 6,5 millions d’abonnés, soit 22,5 % du total national. Néanmoins, cette progression ne masque pas des déséquilibres : commissions d’agents en forte hausse, concentration du marché et couverture réseau incomplète dans plusieurs zones rurales et périphériques.
Des contraintes techniques, sociales et opérationnelles
Les défis restent multiples. Sur le plan technique, l’absence de couverture stable dans plusieurs localités rend l’usage difficile, tandis que la densité réduite des agents de retrait impose aux bénéficiaires de longs trajets souvent risqués. De plus, les suspensions ponctuelles de services dans les zones d’insécurité compliquent encore davantage l’accès.
Au plan socio-économique, la faible possession de téléphones et le manque de compétences numériques excluent une partie importante des déplacés, notamment les femmes, les personnes âgées et les analphabètes. L’exigence de pièces d’identité pour ouvrir un compte mobile money constitue également un frein, car beaucoup de bénéficiaires, en particulier les déplacés internes, n’en disposent pas.
Sur le terrain opérationnel, la dépendance au cash-out reste massive. La plupart des bénéficiaires retirent immédiatement la totalité du transfert, ce qui accentue la pression sur les agents et alimente des pratiques abusives. Dans certains cas, les frais ont atteint jusqu’à 20 % du montant distribué, bien au-delà des plafonds officiels. S’ajoutent à cela l’imposition de taux de change défavorables, la multiplication d’intermédiaires informels et des risques élevés de fraude, sans oublier un coût opérationnel général encore élevé pour les ONG.
Des opportunités stratégiques pour l’avenir
Malgré ces obstacles, la monnaie mobile offre de véritables leviers d’innovation. Elle peut renforcer l’inclusion financière en donnant accès à des services élargis tels que l’épargne, le crédit ou les transferts de fonds. Dans les centres urbains comme Goma, Bukavu ou Bunia, où la couverture réseau et la présence d’agents sont plus solides, son déploiement paraît particulièrement prometteur.
L’État congolais et ses partenaires ont d’ailleurs inscrit la digitalisation des paiements sociaux dans leur stratégie nationale d’inclusion financière 2023–2028. L’objectif est d’atteindre 65 % d’inclusion financière d’ici 2028, contre 38,5 % en 2022, en ciblant prioritairement les femmes, les jeunes et les populations rurales.
Pour réussir, des innovations techniques et sociales sont envisagées, notamment la distribution ciblée de téléphones et cartes SIM, l’enregistrement biométrique afin de pallier l’absence de documents officiels, la formation en littératie numérique et les partenariats avec des commerçants pour élargir le réseau de retrait.
Une solution à utiliser avec prudence
La monnaie mobile ne saurait constituer une alternative systématique aux transferts en espèces. Elle doit être mise en œuvre progressivement, dans des contextes où les conditions minimales sont réunies : réseau fonctionnel, agents suffisamment approvisionnés, acceptabilité sociale et compréhension par les bénéficiaires.
L’expérience montre que dans les zones rurales instables, ce modèle peut s’avérer plus coûteux, plus lent et plus risqué que la distribution directe de cash. Le danger réside dans la perte de valeur pour les bénéficiaires à cause des frais, des taux de change défavorables et des pratiques abusives.
Ainsi, les acteurs humanitaires sont invités à privilégier des projets pilotes, accompagnés de mécanismes de suivi communautaire et de plaintes accessibles. La réussite de cette approche repose sur une coopération renforcée entre ONG, opérateurs télécoms, bailleurs et autorités publiques, afin que le mobile money devienne une opportunité réelle et sécurisée pour les populations de l’Est de la RDC.

