Pourquoi l'engouement crypto en Afrique pourrait coûter cher à des millions de gens
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Pourquoi l'engouement crypto en Afrique pourrait coûter cher à des millions de gens

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En un an, les transactions en crypto-actifs ont bondi de 52% en Afrique subsaharienne pour atteindre 205 milliards de dollars. Le Nigeria s'impose au sixième rang mondial de l'adoption crypto. Mais derrière ces chiffres, escroqueries massives, vides juridiques et menaces sur la souveraineté monétaire des États ont poussé la BCEAO à convoquer ce 8 mai 2026 à Dakar une conférence réunissant gouverneurs, régulateurs et experts du continent.

Le phénomène n'a plus rien d'anecdotique. En l'espace d'une année, l'Afrique subsaharienne a traité 205 milliards de dollars de transactions en crypto-actifs, enregistrant une progression de 52% selon le rapport 2025 de Chainalysis. Une dynamique qui dépasse celle de l'Europe en termes de rythme, même si le volume total reste sans commune mesure. C'est dans ce contexte que la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest a choisi Dakar pour réunir les principales autorités monétaires du continent. L'objectif est simple à formuler, difficile à atteindre : regarder en face un phénomène que les interdictions n'ont pas ralenti et que l'absence de règles n'a pas protégé.

Le Nigeria en tête, une adoption qui remodèle le continent

Le Nigeria domine le marché africain avec 92 milliards de dollars de valeur reçue sur la période étudiée, ce qui lui vaut la sixième place dans l'indice mondial d'adoption de Chainalysis. L'Afrique du Sud le suit, tandis que l'Éthiopie se hisse au douzième rang mondial, aux côtés du Kenya et du Ghana parmi les marchés les plus actifs. Plus au nord, le Maroc présente un cas particulier qui est l'usage des crypto-actifs y persiste malgré l'interdiction officielle en vigueur depuis 2017, alors que Bank Al-Maghrib et l'Autorité marocaine du marché des capitaux travaillent à faire évoluer le cadre légal.

Cette adoption massive répond à des réalités économiques concrètes. L'inflation, la dépréciation des monnaies locales, les restrictions d'accès aux devises et le coût élevé des transferts internationaux ont poussé particuliers et petites entreprises à chercher des alternatives. En Éthiopie, après plusieurs années d'inflation à deux chiffres, la méfiance envers la monnaie locale reste ancrée même si la hausse des prix a nettement ralenti en 2025. Au Nigeria, les dévaluations successives du naira ont fait le reste. Dans ce contexte, les stablecoins indexés sur le dollar comme l'USDT ou l'USDC remplissent un rôle que les monnaies nationales peinent parfois à assurer. Une PME nigériane règle son fournisseur asiatique. Une famille kényane reçoit de l'argent d'un proche à Dubaï. Un étudiant ghanéen y place une partie de ses économies. L'usage est quotidien, loin de l'image du spéculateur occidental.

Arnaques à grande échelle et petits portefeuilles sacrifiés

Cette adoption rapide a aussi ses victimes. Mirror Trading International a laissé une trace durable en Afrique du Sud. Présentée comme un service d'investissement en bitcoins, la plateforme s'est révélée être l'une des plus grandes escroqueries crypto jamais recensées, avec des centaines de milliers de victimes potentielles selon les autorités américaines. Quelques mois plus tard, l'affaire Africrypt révélait une autre faille. Les frères Cajee, basés à Johannesburg, ont disparu en 2021 avec des fonds dont les avocats des victimes ont estimé la valeur à 3,6 milliards de dollars, un montant contesté et non vérifié de manière indépendante. BTC Global avait, plus discrètement, floué près de 28 000 investisseurs avant qu'une enquête ne soit ouverte par les Hawks, l'unité sud-africaine spécialisée dans la criminalité financière. Les promesses affichées atteignaient 2% par jour, 14% par semaine, voire 50% par mois.

Ces affaires ne sont plus isolées. Sur les groupes WhatsApp et Telegram qui structurent une partie du marché informel africain, les méthodes se sont professionnalisées. Faux conseillers usurpant l'identité d'employés de plateformes connues, sites imitant des exchanges légitimes, applications piégées qui exfiltrent les clés privées, ICO sans projet réel. Lorsque la pyramide s'effondre, les fondateurs disparaissent vers des juridictions où les victimes africaines auront peu de chances de les retrouver.

À cette fraude organisée s'ajoute un risque de marché plus banal mais tout aussi brutal. Faute de moyens pour accéder aux actifs établis, de nombreux petits investisseurs se tournent vers des jetons à très faible capitalisation. Des initiés achètent tôt, orchestrent leur promotion sur les réseaux sociaux, font monter le cours, puis revendent massivement. Ce mécanisme de pump and dump frappe particulièrement les petits portefeuilles, attirés par l'idée qu'un investissement de quelques dizaines d'euros peut se transformer en jackpot. En Afrique du Sud, plus de huit détenteurs de cryptos sur dix ont entre 18 et 44 ans selon le cabinet Triple-A. Cette jeunesse connectée n'a pas toujours accès à une formation financière suffisante et sa capacité à absorber une perte sèche reste limitée.

Un casse-tête réglementaire aux conséquences monétaires

Le cadre juridique africain demeure très inégal. Au sein de l'UEMOA, qui regroupe huit États d'Afrique de l'Ouest, aucun texte spécifique ne régule encore les crypto-actifs. En Afrique du Nord, le Maroc, l'Algérie, la Libye et l'Égypte maintiennent des restrictions souvent contournées. À l'opposé, l'Afrique du Sud, l'Île Maurice et le Ghana ont structuré des cadres plus aboutis. Le Ghana s'est doté d'une base légale pour l'enregistrement et la supervision des prestataires de services sur actifs virtuels. Le Nigeria, après plusieurs années de restrictions bancaires, a également clarifié son approche.

Cet éclatement crée des failles profondes. L'absence d'obligations claires en matière d'identification des clients expose le continent aux détournements criminels. Les victimes privées de recours efficaces quand la plateforme est offshore n'ont souvent aucune issue. Et le risque dépasse les particuliers. Quand des millions de Nigérians, d'Éthiopiens, de Ghanéens ou d'Ivoiriens convertissent une partie de leur épargne en stablecoins indexés sur le dollar, la demande de monnaie nationale peut s'affaiblir et la politique monétaire devient plus difficile à transmettre. La BCEAO classe déjà les crypto-actifs parmi les instruments hautement spéculatifs et alerte sur la volatilité et le contournement des dispositifs anti-blanchiment. Pour une zone dont la stabilité repose sur la parité fixe avec l'euro, la dollarisation par stablecoins pose un défi nouveau, plus discret que les controverses autour du franc CFA mais potentiellement plus structurel.

La conférence de Dakar ne résoudra pas ces contradictions en une journée. Elle marque toutefois un changement de posture collectif. Les crypto-actifs sont désormais un sujet de stabilité financière, de souveraineté monétaire et de protection des épargnants. Entre l'interdiction qui pousse l'activité dans la clandestinité et l'absence de règles qui laisse prospérer les escroqueries, plusieurs pistes se dessinent comme l’harmonisation régionale des cadres juridiques, l’obligation de licence pour les prestataires, les exigences de transparence sur les réserves et campagnes d'éducation financière. La suite dira si cette prise de conscience se transforme en règles communes, avant que la prochaine grande affaire ne vienne rappeler le prix de l'inaction.

Écrit par
Pistis Kayembe - Journaliste éditorialiste

Journaliste et rédacteur technique spécialisé en fintech, couvrant blockchain, crypto-actifs, paiements numériques et IA financière pour médias digitaux et réseaux sociaux.

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