En Afrique de l'Ouest, le Sénégal et la Côte d'Ivoire ont bâti des marchés de paris sportifs matures grâce à une régulation solide. En République démocratique du Congo, c'est une autre variable qui pourrait tout changer, la profondeur du mobile money, portée par des dizaines de millions de comptes actifs et par une nouvelle génération d'applications qui fusionnent portefeuille électronique et plateforme de pari.
Vodacom, Airtel et Orange se disputent aujourd'hui un marché congolais du mobile money qui a franchi les 34,3 millions d'abonnements actifs au quatrième trimestre 2025, pour un taux de pénétration de 30,6 % de la population, selon les chiffres publiés par l'Autorité de régulation de la poste et des télécommunications du Congo. C'est précisément cette base d'utilisateurs, associée à une couverture mobile qui touche désormais 65,9 % des Congolais, que les opérateurs de paris sportifs cherchent à capter. Le pari, longtemps cantonné aux boutiques physiques de Kinshasa ou de Lubumbashi, se joue de plus en plus depuis un smartphone connecté à un compte M-Pesa, Airtel Money ou Orange Money.
Les deux marchés francophones qui font référence sur le continent ont d'abord construit un cadre institutionnel avant de laisser prospérer les volumes. Au Sénégal, la Loterie nationale a enregistré 266 milliards de FCFA de mises en 2022. En Côte d'Ivoire, le chiffre d'affaires des opérateurs historiques est passé de 20,8 à 56,7 milliards de FCFA entre 2022 et 2023, une progression d'environ 172 %, avec plus de 40 % de la population ayant parié au moins une fois dans l'année. La Lonase et la Lonaci encadrent les licences et mènent des campagnes de prévention, un modèle que Kinshasa n'a pas encore répliqué à la même échelle.
La RDC, elle, sort tout juste du flou juridique. Fin 2023, l'État a introduit une fiscalité sur les opérateurs et sur les gains, avec obligation d'agrément avant mars 2026. L'objectif affiché consiste à faire basculer une partie du marché informel vers des circuits déclarés et traçables.
Le portefeuille mobile, nouveau centre de gravité du pari
C'est justement cette traçabilité qui rapproche paris sportifs et mobile money. En Afrique francophone, l'identité numérique passe par la carte SIM plutôt que par le compte bancaire, et les bookmakers internationaux ont construit leurs applications autour de cette réalité. Un utilisateur connecte son portefeuille mobile, dépose des fonds, ajuste sa mise en direct puis retire ses gains, le tout sans passer par une agence. La synchronisation avec les API des opérateurs se compte en millisecondes, ce qui a rendu possible le cash-out partiel à la mi-temps, les cotes actualisées seconde par seconde ou encore le microbetting sur un corner ou un tir cadré.
Cette fluidité a un revers. Vodacom revendique 207,1 millions de dollars de revenus mobile money en 2025, en hausse de 23 %, tandis qu'Airtel Money grimpe de 42 % à 194,8 millions de dollars sur la même période, selon l'ARPTC. Une partie croissante de ces flux transite désormais par des usages de divertissement, dont les paris, ce qui complique la lecture du régulateur sur la nature réelle des transactions.
Deux évolutions récentes renforcent la dynamique. La Banque centrale du Congo a décidé, le 9 avril 2026, d'imposer à partir d'avril 2027 le passage par des circuits électroniques pour tout paiement en devises, dans une économie dollarisée à plus de 90 %, ce qui devrait mécaniquement gonfler les volumes en mobile money. Dans le même temps, la fintech Wave, forte de 18 millions d'utilisateurs en Afrique de l'Ouest et connue pour ses frais très bas, va bientôt s'installer en RDC et pourrait redistribuer les cartes du côté des paiements.
Le pouvoir d'achat limité, la volatilité du franc congolais et des infrastructures encore inégales, notamment hors de Kinshasa, freinent toutefois la comparaison directe avec Dakar ou Abidjan. La professionnalisation du secteur des jeux, l'entrée en vigueur des agréments et la capacité de l'ARPTC à distinguer les flux liés aux paris des autres usages du mobile money détermineront si la RDC parvient à transformer sa masse d'utilisateurs mobiles en marché structuré, ou si le pari sportif continue de croître en marge des statistiques officielles.