Bank of Africa a réduit à 5 dirhams le coût des virements instantanés inférieurs ou égaux à 200 dirhams. Une baisse tarifaire qui traduit la pression croissante exercée par les fintechs et le mobile money sur le secteur bancaire africain, où le prix devient un argument de poids pour gagner la bataille de l'inclusion financière.
C'est au Maroc que Bank of Africa a dégainé cette offensive tarifaire. Désormais, un virement instantané ne dépassant pas 200 dirhams, environ 19 euros, coûtera 5 dirhams, soit une cinquantaine de centimes d'euro. Cette décision, prise alors que le service n'a été lancé qu'en mai dernier, vise à transformer un outil encore peu démocratisé en réflexe bancaire quotidien, dans un marché de plus en plus disputé par les acteurs numériques.
Les premiers chiffres remontés par la banque semblent justifier cette stratégie. Adil Lahbichi, directeur général adjoint Global Transaction Banking de Bank of Africa, ne cache pas son optimisme. "Nous l'avons lancé en mai dernier, on peut déjà dire que c'est une belle réussite. Le virement dépasse le paiement par carte de 10 à 15 %. Le marché est en train d'intégrer d'autres acteurs, ce qui veut dire qu'il y a beaucoup de potentiel", confie-t-il à Forbes. Il précise que ces transactions concernaient surtout, jusqu'ici, de petites sommes, d'où la volonté désormais affichée de cibler les paiements de la vie courante. "On s'est dit qu'il fallait encourager les petits virements pour les utiliser comme transaction physique de faible montant. Dès le premier week-end, la réaction du marché a été excellente", ajoute-t-il.
Lever le frein du coût pour ancrer un nouveau réflexe
Du côté de Hind Khatir, directrice du marché des particuliers, professionnels et Marocains résidant à l'étranger chez Bank of Africa, la logique est limpide : le tarif restait jusqu'ici un obstacle. "Les coûts continuaient de représenter un frein, indique-t-elle. Nous avons décidé de lever ce frein pour trois raisons : aller vers la dématérialisation du cash, faire face à des fintechs de plus en plus actives et ancrer le virement instantané comme réflexe bancaire courant et non plus comme système premium réservé à une élite."
Elle insiste sur le fait que les conditions sont aujourd'hui réunies côté usagers. "Aujourd'hui, le Marocain est digitalisé, il est équipé, voire suréquipé en terminaux, et a accès aux réseaux. Nous avons juste besoin d'utiliser ces opportunités comme un réel levier." Trois ingrédients restent toutefois indispensables selon elle, à savoir l'enrichissement des services digitaux, la simplification des parcours clients et une tarification attractive, qu'elle considère comme « un levier solide pour attirer les catégories de clients encore assez réticentes à la bancarisation ».
Cette initiative s'inscrit dans une dynamique bien plus large. Le rapport Mobile Economy Africa 2026 de la GSMA chiffre à 240 milliards de dollars la richesse générée par les technologies mobiles en Afrique en 2025, soit 7,8 % du PIB du continent, avec près de 13 millions d'emplois soutenus et 45 milliards de dollars de recettes publiques générées. D'ici 2030, cette contribution économique devrait grimper à 290 milliards de dollars.
Le prix, véritable clé de l'inclusion financière
Fait marquant, ce n'est plus la couverture réseau qui freine l'adoption du numérique sur le continent. La GSMA relève que seulement 9 % des Africains restent hors de portée du haut débit mobile, tandis que 63 % vivent dans une zone couverte sans utiliser Internet mobile pour autant. L'accessibilité financière constitue donc le véritable verrou, comme le confirme Adam Medella, cofondateur et managing partner de Developing Capital Corp, acteur reconnu des fintechs au Tchad. "En Afrique, le coût est souvent le premier obstacle à l'utilisation des services financiers. Lorsqu'une personne doit payer 1 000 francs CFA pour transférer 10 000 francs CFA à un proche, elle préfère souvent remettre l'argent en espèces. Par contre, si le transfert est instantané et presque gratuit, là, le numérique devient naturellement plus intéressant." Il observe que la baisse des coûts produit partout le même effet. "On l'a vu dans plusieurs pays : lorsque les coûts baissent, les volumes explosent. Ce n'est pas forcément parce que la technologie est meilleure, mais simplement parce qu'elle devient accessible à un plus grand nombre."
Le mobile money en est l'illustration la plus parlante, avec plus de 1 400 milliards de dollars de transactions enregistrées en 2025 en Afrique, pour plus de 80 milliards d'opérations. Des services comme M-Pesa au Kenya ou Wave au Sénégal doivent leur succès moins à la prouesse technologique qu'à leur simplicité, comme le résume Adam Medella : "Les utilisateurs veulent juste savoir si cela fonctionne, si c'est accepté partout et combien cela va leur coûter."
Pour Vivek Badrinath, directeur général de la GSMA, le secteur entre dans une nouvelle ère. "L'industrie mobile africaine entre dans une nouvelle phase de développement. Après avoir connecté des millions de personnes et d'entreprises au cours de la dernière décennie, l'accent est désormais davantage mis sur la création de valeur supplémentaire grâce à l'IA, aux services numériques et à de nouvelles formes d'innovation." Il appelle à un effort collectif, tout en rappelant que cash et numérique ne s'excluent pas : "Ce n'est pas un système où un moyen de paiement remplace l'autre, mais plutôt des solutions qui se complètent."
Ange Venceslas Assonhon, expert en transformation digitale et paiements électroniques, voit dans cette période une convergence inédite entre banques, fintechs et mobile money, chacun apportant sa pierre à l'édifice. « Les acteurs qui réussiront demain seront ceux qui ouvriront leurs systèmes grâce aux API et construiront des environnements ouverts », prévient-il, avant de résumer l'enjeu des années à venir : "L'avenir des paiements ne se jouera pas sur la vitesse des transactions, mais sur notre capacité à les rendre simples, rapides et fiables."
Chez Bank of Africa, la conviction reste affichée sans détour. "Le digital n'est plus l'avenir, c'est déjà le présent", résume Adil Lahbichi, tandis que Hind Khatir élargit la perspective : "L'avenir de la banque ne se joue pas dans la digitalisation elle-même. C'est un prérequis. Il se joue dans notre capacité à rendre la banque plus simple, plus intelligente et plus proche des besoins des clients." C'est peut-être dans cette bataille des petits montants, quelques dirhams envoyés en quelques secondes, que se dessine la prochaine grande transformation financière du continent.