Le gouverneur de la BCEAO, Jean-Claude Kassi Brou, a de nouveau écarté toute reconnaissance légale des cryptoactifs le 22 juillet à Dakar. Faute de calendrier, la banque centrale ouest-africaine navigue entre mise en garde aux usagers et travaux réglementaires toujours inachevés, pendant que plusieurs voisins du continent ont déjà légiféré.
C'est à l'occasion de la présentation du rapport annuel 2025 de l'institution, le 22 juillet à Dakar, que le gouverneur de la BCEAO a été interrogé sur l'avenir réglementaire des cryptoactifs dans l'espace UEMOA. Sa réponse n'a laissé place à aucune ambiguïté : ces actifs ne constituent ni une monnaie ni un produit encadré par la loi, et les huit millions... pardon, les millions d'usagers de la zone doivent agir avec prudence. Deux mois après une première clarification de position, l'institution n'a toujours pas produit le texte que beaucoup attendaient.
Le message du gouverneur tient en une formule qu'il a lui-même résumée devant la presse : ce n'est pas une monnaie, ce n'est pas réglementé, donc la vigilance s'impose. Trois dangers ont été détaillés pour étayer cette position. La volatilité des cours expose l'investisseur à des pertes en capital difficiles à anticiper. L'anonymat qui entoure les transactions, souvent transfrontalières, complique tout travail de traçabilité. Enfin, l'absence d'un cadre technique adapté laisse le champ libre aux cyberattaques.
Cette prudence affichée n'est pas née le 22 juillet. Elle prolonge une ligne installée depuis la conférence internationale organisée par la BCEAO à Dakar le 8 mai dernier, présentée à l'époque comme le moment où l'institution quittait l'observation pour entrer dans l'action. C'est lors de cette rencontre qu'avait été annoncée la création du C-CRYPTO, le comité chargé de préparer une réglementation commune pour les cryptomonnaies dans l'UMOA. Des discussions sur une monnaie numérique de banque centrale, baptisée e-CFA, avaient également été évoquées. Trois mois plus tard, aucune de ces pistes n'a débouché sur un texte normatif.
Le chantier réglementaire avance, mais sans échéance
Le travail se poursuit du côté de l'Autorité des marchés financiers de l'UMOA, associée à la BCEAO dans cette réflexion. La méthode retenue consiste à évaluer l'apport économique de l'activité crypto, son impact potentiel sur la stabilité financière régionale et le niveau de protection à garantir aux utilisateurs. Aucune date de publication n'a toutefois été communiquée, ce qui laisse planer une incertitude sur le rythme réel de ce chantier.
Un autre dossier illustre cette prudence méthodique : celui des stablecoins, ces cryptoactifs adossés à des devises fortes comme le dollar ou l'euro. Le gouverneur s'est montré clair sur ce point également, en évoquant une dynamique distincte de celle des cryptomonnaies classiques. L'examen de ce sujet a été confié à l'Association des banques centrales africaines, sans qu'aucune orientation n'ait encore été fixée.
L'Afrique légifère, l'UEMOA temporise
Le contraste avec certains voisins africains est frappant. Le Nigeria a adopté en mars 2025 une loi reconnaissant les actifs numériques comme des valeurs mobilières, désormais soumises à l'agrément de son autorité de marché. Le Kenya a suivi en octobre 2025 avec un texte organisant la supervision du secteur. L'Afrique du Sud encadre quant à elle les cryptoactifs comme produits financiers depuis 2022, tandis que le Ghana a mis en place un régime de licences pour les prestataires du secteur. Cette vague législative répond, selon plusieurs analyses, aux exigences du GAFI en matière d'enregistrement et de supervision des acteurs.
L'ampleur du phénomène donne du poids à cette comparaison. Le Togo occupait déjà en 2021 la neuvième place mondiale pour l'adoption des cryptoactifs. À l'échelle du continent, l'Afrique subsaharienne a enregistré 205 milliards de dollars de transactions liées aux cryptoactifs entre juillet 2024 et juin 2025, soit une progression de 52 % sur un an. Dans le même temps, l'espace UEMOA compte plus de 280 millions de comptes de monnaie électronique.
Harmoniser une réglementation pour huit États prend nécessairement plus de temps qu'une loi nationale. Reste à savoir si la zone grise que la BCEAO cherche à combler ne se sera pas, d'ici là, définitivement installée dans les usages.