Le jeudi 5 mars dernier, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka a conduit une réunion stratégique consacrée à l’audit de l’État liquidatif de la paie des agents publics. Cette initiative intervient dans un contexte marqué par une tension croissante sur les finances de l’État, conséquence directe de l’augmentation soutenue de la masse salariale.
Cette rencontre s’inscrit dans la continuité des directives émises par le président Félix Tshisekedi lors de la 79ᵉ réunion du Conseil des ministres. L’objectif affiché est de reprendre le contrôle sur une dépense publique devenue particulièrement contraignante pour la trésorerie nationale.
Autour de la cheffe du gouvernement, plusieurs figures clés de l’exécutif et des institutions de contrôle ont pris part aux échanges. Étaient notamment présents les vice-premiers ministres en charge du Budget, de la Fonction publique, de la Défense, ainsi que ceux liés à la modernisation administrative.
La réunion a également rassemblé la ministre de l’Éducation nationale, les vice-ministres du Budget et des Finances, mais aussi des organes de contrôle comme la Cour des comptes et l’Inspection générale des finances (IGF), traduisant la portée stratégique de cet audit.
Un audit pour traquer les irrégularités
Au cœur de cette opération, une ambition est de garantir la régularité et la légitimité des rémunérations versées par l’État. Selon les orientations présidentielles, chaque salaire devra correspondre à un service réellement presté.
Dans cette optique, la commission chargée de l’audit procédera à une analyse approfondie des effectifs : ceux autorisés par le budget, les agents effectivement en fonction, ainsi que les bénéficiaires réels de la paie. L’objectif est d’identifier les anomalies, notamment les doublons, les agents fictifs, les irrégularités administratives ou encore les dépassements budgétaires.
Si le gouvernement présente cette initiative comme une réforme structurante, certaines voix s’élèvent pour relativiser sa portée. Le Centre de recherche en finances publiques et développement local se montre particulièrement critique.
Dans une analyse couvrant la période 2021-2025, l’organisation estime que les précédents audits n’ont pas produit les effets escomptés. Elle met en garde contre une répétition des mêmes erreurs sans mise en œuvre effective des recommandations.
"Au vue des statistiques des audits des services de contrôle, le nouvel audit annoncé par le Gouvernement risquerait de n’apporter des grands changements. Etant donné que les recommandations issues des anciennes missions de contrôle n’ont pas été suivies des mesures dissuasives à court terme, moins encore à long terme. Pour rationaliser les dépenses des rémunérations, le CREFDL appelle le Gouvernement à appliquer les recommandations contenues dans les différents rapports d’audit de l’Inspection Générale des Finances de 2019 et 2023", peut-on lire.
18,9 milliards USD dépensés en cinq ans, une dérive préoccupante
Les données avancées par le CREFDL sont particulièrement révélatrices. Entre 2021 et 2025, les dépenses liées aux rémunérations des agents publics ont atteint 18,9 milliards de dollars américains.
L’organisation souligne que ces dépenses représentent en moyenne 43,42 % des recettes internes, un niveau largement supérieur au seuil de 35 % fixé par les autorités. Elle alerte également sur plusieurs facteurs aggravants : recrutements excessifs, fraudes persistantes, dysfonctionnements du fichier de paie et faiblesse des mécanismes de contrôle.
"Ces dépenses représentent une moyenne quinquennale de 43,42% des recettes internes, dépassant largement le seuil de 35% fixé par le Gouvernement. La gestion de la masse salariale reste un défi majeur, exacerbée par des recrutements excessifs, des fraudes et dysfonctionnements du fichier de la paie et une absence de mécanismes de contrôle rigoureux. Par ailleurs, la tension entre la nécessité d'honorer les promesses formulées dans les différents Programmes d’actions du gouvernement (PAG) et celle de maîtriser la masse salariale illustre à ces jours un point de choc dans la mise en œuvre des politiques publiques en RDC", révèle-t-elle.
Du côté des partenaires internationaux, les préoccupations sont similaires. Le Fonds monétaire international identifie la masse salariale comme un facteur de risque significatif pour la stabilité budgétaire du pays.
Dans le cadre de la deuxième revue du programme appuyé par la Facilité élargie de crédit (FEC), l’institution souligne que l’augmentation rapide des rémunérations, notamment dans les secteurs sociaux, exerce une pression considérable sur les finances publiques.
Des dépenses en forte hausse dans les secteurs clés
Selon le FMI, la progression de la masse salariale s’explique principalement par les ajustements salariaux opérés dans l’éducation et la santé, mais aussi par des recrutements et des régularisations administratives.
Cette dynamique a contribué à alourdir les dépenses courantes, en particulier sur la période 2024-2025, dépassant les prévisions initiales et réduisant la marge de manœuvre budgétaire de l’État.
L’augmentation continue de la masse salariale limite désormais la capacité du gouvernement à financer d’autres secteurs essentiels. Les investissements publics ainsi que certaines dépenses sociales protégées se retrouvent directement affectés par cette pression budgétaire.
Dans un contexte déjà marqué par des dépenses sécuritaires en hausse, cette situation complique davantage l’équilibre des finances publiques.
Retards de paiement et tensions sociales
La problématique de la paie des agents publics ne se limite pas à une question technique ou budgétaire. Elle a également des répercussions sociales importantes.
Lors de la réunion du Conseil des ministres du 20 février, tenue à la Cité de l’Union africaine, le président Tshisekedi a remis au centre des discussions les retards récurrents dans le paiement des salaires, une situation qui fragilise la stabilité sociale et la crédibilité de l’État.
Selon le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, les résultats de cet audit sont attendus dans un délai de 30 jours. L’enjeu est de garantir la régularité des paiements et d’assurer la continuité financière de l’État.
Cette réforme intervient alors que la RDC est engagée, depuis janvier 2025, dans un programme triennal avec le FMI, combinant la Facilité élargie de crédit et la Facilité pour la résilience et la durabilité, avec pour ambition de renforcer la stabilité macroéconomique et soutenir la croissance.