Un classement mondial publié le 2 juin par Thunes, société singapourienne spécialisée dans les paiements internationaux, révèle des contrastes saisissants entre les économies du continent. Couvrant 130 pays et 90 monnaies, l'indice Thunes évalue l'interopérabilité des systèmes transfrontaliers sur la base d'une enquête menée auprès de 6 600 répondants répartis sur 10 grands marchés, complétée par des données issues notamment de la Global Findex 2025 de la Banque mondiale.
Parmi les 50 meilleures performances mondiales sur l'interopérabilité transfrontalière, quatre pays africains ont réussi à se faufiler. C'est peu, mais c'est significatif dans un contexte où le système financier mondial reste massivement fragmenté, y compris sur ses marchés les plus matures.
Le Kenya ouvre la marche côté africain en se hissant au 36e rang mondial avec un score de 4,2 points sur 10. Ce résultat consacre des décennies d'innovation fintech locale portées par l'écosystème mobile money qui a fait du pays un laboratoire de référence mondiale bien avant que le reste du continent ne s'y intéresse sérieusement.
Le Nigeria et l'Afrique du Sud partagent le même score de 3,6 points et s'installent respectivement aux 43e et 44e rangs mondiaux. Deux économies aux profils radicalement différents qui arrivent au même niveau de performance, ce qui dit autant sur leurs forces que sur leurs plafonds structurels.
L'Égypte clôt le quatuor africain à la 47e position mondiale avec 3 points. Au sommet du classement global trône le Danemark avec 8,8 points, suivi de Singapour et de la Norvège. L'écart entre les leaders européens et les meilleures performances africaines révèle une réalité que les discours sur l'essor fintech africain ne suffisent pas à effacer.
L'indice est construit sur cinq dimensions analytiques distinctes. La santé économique d'un pays, ses infrastructures numériques, son niveau d'inclusion financière, sa connectivité transfrontalière effective et les dynamiques réglementaires de son marché. Chaque dimension intègre des sous-indicateurs précis comme le taux de pénétration d'Internet, la proportion d'adultes disposant d'un compte de mobile money ou encore le coût réel des transferts de fonds entrants et sortants.
Ce qui change la donne dans les tendances globales relevées par l'étude, c'est le basculement des comportements de paiement international. Les portefeuilles mobiles et applications de paiement représentent désormais le premier canal d'envoi d'argent à l'étranger pour 48 % des répondants dans le monde. Les banques traditionnelles ne pilotent plus ce segment.
Le Nigeria sort du lot avec un chiffre difficile à ignorer avec 40 % des Nigérians interrogés déclarent utiliser des plateformes de cryptomonnaies pour leurs paiements transfrontaliers, contre 11 % en moyenne mondiale. Ce taux reflète moins un enthousiasme spéculatif qu'une réponse pragmatique aux blocages structurels du système bancaire local face aux transactions internationales.
Derrière les scores modestes des pays africains se profile un obstacle systémique qui transcende la qualité des innovations locales. Notamment, a réduction progressive des relations de correspondance bancaire entre les grandes banques internationales et les établissements africains. Les paiements domestiques s'exécutent en quelques secondes sur le continent pendant que les virements internationaux peuvent prendre deux jours ou plus, un paradoxe que l'indice documente sans ambiguïté.
Ce que ce classement dit en creux, c'est que l'Afrique n'a pas un problème d'innovation fintech, elle a un problème de reconnaissance et d'intégration dans les architectures mondiales de paiement. Les portefeuilles mobiles ont déjà supplanté les banques dans les usages quotidiens. La prochaine bataille se jouera sur la capacité à faire entrer ces infrastructures locales dans les circuits transfrontaliers sans les soumettre aux mêmes frictions que les systèmes qu'elles cherchent à remplacer.