Trente-quatre millions de comptes actifs. C'est le bilan du mobile money en RDC au premier trimestre 2026, annoncé lors des derniers États généraux PT-NTIC par les ministres Doudou Fwamba et José Mpanda. Un chiffre qui écrase celui de la bancarisation traditionnelle et confirme que le téléphone portable est devenu, pour des millions de Congolais, la première porte d'entrée dans les services financiers.
Sur ce marché à trois têtes, Vodacom Congo tient encore le premier rang en nombre d'abonnés avec M-Pesa et 36,78 % de parts. Airtel Money suit avec 28,79 %, Orange Money ferme le trio à 28,33 %. Mais ces proportions racontent une histoire incomplète. L'ARPTC, l'autorité de régulation des télécoms, pointe une réalité différente dès qu'on regarde les revenus.
C'est là que le scénario se retourne. Airtel Money a généré 194,8 millions de dollars en 2025, contre 137,2 millions l'année précédente, soit une progression de 42 % en douze mois. M-Pesa, de son côté, reste au-dessus en valeur absolue avec 207,1 millions de dollars, en hausse de 23 %. Mais l'écart entre les deux opérateurs est passé de 31,3 millions de dollars en 2024 à seulement 12,2 millions en 2025. Airtel mange du terrain chaque trimestre.
La part de marché d'Airtel Money sur les transactions de services financiers mobiles illustre cette dynamique avec encore plus de clarté. Elle est passée de 37,5 % en 2024 à 40,8 % en 2025. Pendant ce temps, M-Pesa reculait de 46 % à 43,4 %. Ce n'est plus une course de vitesse, c'est une lente mais méthodique prise de contrôle.
Comment expliquer cette percée ? Plusieurs facteurs jouent en faveur d'Airtel. La société, héritière de l'expansion d'Airtel Africa sur 14 marchés, mutualise une plateforme technique régionale qui lui permet de pratiquer une facturation interne inférieure à celle de ses concurrents. Ajoutez à cela le poids du communautarisme économique. Les grandes communautés étrangères installées en RDC, qu'elles soient indiennes, pakistanaises, libanaises ou chinoises, consomment et paient en circuit fermé. Airtel, perçu comme une entreprise à capitaux indiens, en bénéficie directement. Le groupe revendiquait 54,1 millions de clients mobile money à fin mars 2026 sur l'ensemble de ses marchés africains.
Sur le marché congolais spécifiquement, la position d'Airtel va au-delà du mobile money. L'opérateur détient 43,5 % du chiffre d'affaires et 38,9 % des volumes de données mobiles, ce qui en fait le premier acteur du marché internet mobile en RDC selon le rapport de l'ARPTC. Cette domination numérique crée un avantage structurel que ses concurrents peinent à contester.
Mais les chiffres officiels eux-mêmes sont contestés. Des experts indépendants et d'anciens agents de la fiscalité au sein des deux groupes avancent que les données publiées par l'ARPTC ne représenteraient pas plus de 25 % des revenus réellement encaissés. Si c'est vrai, ce marché que l'on décrit comme dynamique est aussi un marché où l'État congolais ne perçoit qu'une fraction infime de ce qu'il devrait. Les ministres parlent d'incertitudes sur les recettes..
Deux événements devraient transformer l'équilibre du secteur dans les prochains mois. D'abord, la Banque centrale du Congo a décidé le 9 avril 2026 d'interdire les paiements en espèces en devises à compter du 9 avril 2027. Dans une économie dollarisée à plus de 90 %, cette décision va mécaniquement gonfler les volumes de transactions électroniques, qu'il s'agisse de virements bancaires, de cartes ou de portefeuilles mobiles. Ensuite, Wave, la fintech américaine réputée pour sa politique tarifaire agressive, prépare son entrée sur le marché congolais. La concurrence sur les prix, déjà vive, va s'intensifier.
La GSMA le rappelle dans ses travaux de recherche q’"une hausse même légère des frais de transfert ou de retrait peut provoquer une chute bien plus importante du volume de transactions et du nombre d'utilisateurs". C'est précisément le terrain sur lequel Wave a construit sa réputation en Afrique de l'Ouest. Si l'opérateur applique la même recette en RDC, M-Pesa et Airtel Money devront revoir leurs modèles tarifaires.
Pendant ce temps, la question fiscale reste entière. Depuis dix ans, la GSMA milite pour une réforme de la fiscalité des télécoms en RDC, proposant notamment la suppression de la taxe sur les services de mobile banking et la réduction de certains prélèvements jugés disproportionnés par rapport au reste du continent africain. L'ARPTC, elle, continue de fonctionner alors qu'un organisme de remplacement aurait dû prendre le relais depuis des années. Ce marché de 34 millions de comptes actifs, en pleine transformation, mérite mieux qu'une régulation qui peine à se réinventer.